Courrier du lecteur


DANS LES BRAS
DE BACCHUS

 
bacchus

Cette semaine, j’aimerais vous entretenir d’un sujet important, celui de la prise de substances lors de la création. La raison? J’ai récemment reçu d’un anonyme individu le message suivant:

«You must be taking something really strong!» (Vous devez prendre une drogue très forte – traduction libre)

[6 photos – 1328 mots]

Je ne sais pas si vous allez me croire, mais je reçois régulièrement des commentaires de cette sorte. Ce qui me laisse penser qu’une grande partie de la population considère comme anormale, voire impossible, la conception de personnages avec un nombre variable de membres sans le recours à un agent hallucinogène. Ce n’est rien pour infirmer ma conviction profonde qu’il manque cruellement de fantaisie dans la vie de tous et chacun.

Mais il faut admettre que l’association drogue et création artistique est forte et ancienne. On sait que de nombreux artistes du 19e siècle ont exploré les effets de l’opium et de l’absinthe, pour ne nommer que ces substances-là. Des créateurs célèbres ont reconnu leur dépendance notamment à l’alcool et à la cocaïne. Certains utilisaient ces psychotropes pour travailler, d’autres, uniquement quand ils ne travaillaient pas. Les premiers espéraient augmenter le champ de leur exploration artistique, les autres auraient cherché à diminuer l’angoisse qui les assaillait au quotidien.

cocaine

Il ne me semble pas évident que la consommation de drogues garantisse l’accès à un état créatif, la plupart des consommateurs ne créant pas. L’inverse est aussi vrai. Je crois que la plupart des créations sont faites en toute lucidité. Le lien entre ces deux choses n’est donc pas forcé et relèverait presque de la mythologie. Ce qui ne nous empêche pas de poser la question qui brûle les lèvres de tous, soit quel effet peuvent bien avoir les drogues sur le travail artistique?

Pour ma part, je ne puis parler que de drogues légales (alcool et café). Si j’ai déjà consommé quelque chose de plus dur, je n’en garde aucun souvenir. J’y aurais donc perdu une partie de mes cellules cérébrales, celles impliquant ma mémoire – mais ce genre de pertes, ça se remarque, me direz-vous.

Je mets de côté le café, une drogue relativement banale, un peu à regret puisqu’il s’agit sans contredit de mon plus sérieux carburant. Un café noir, bien fort, ça vous replace les idées comme peu de choses. Je mentionnerai au passage, pour ceux que ça intéresse, que côté stimulation intellectuelle, j’ai fait plusieurs essais. Les plus probants concernaient des exercices physiques. Mais disons que le choix, au réveil, entre 25 pompes et un bon café s’est imposé assez rapidement de lui-même.

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Je vais donc vous entretenir de l’alcool, ce divin liquide dont la création remonte aux confins de l’histoire de l’humanité (ou presque). Parmi les nombreux bienfaits d’une consommation modérée, on retrouve la dissipation de l’anxiété. De plus, sous son emprise, se produisent dans notre caboche des choses qui ne se seraient pas produites autrement, car muselant la petite voix qui nous dit constamment quoi faire et quoi ne pas faire, l’alcool multiplie les possibles. Disons, certains possibles, puisque, admettons-le, il a un effet négatif sur la mémoire, le raisonnement et le jugement. À titre d’exemple, cet article que je n’aurais pas écrit sobre.

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Mais pour qui voudrait essayer de profiter des pouvoirs de ce merveilleux fluide, faut-il encore qu’il sache comment l’ingurgiter. S’il essaie de demeurer euphorique le plus longtemps possible, il verra qu’il est facile de trop boire et de, c’est un autre inconvénient de ce pourtant formidable nectar, être malade. Comme l’idée n’est pas de recouvrir de ce que vous avez mangé au dernier repas l’œuvre que vous êtes en train de confectionner (à moins que ce ne soit, à l’instar de Millie Brown, partie prenante de votre démarche), j’irai bien humblement de quelques recommandations.

Millie Brown vomissant

Premièrement, le choix de l’alcool
Il faut que je porte à votre attention l’existence d’un principe simple et utile en matière de beuverie: l’indice de Cazelais. Il me fait plaisir d’introduire ici cette idée d’un ancien ami de débauche à l’esprit très pragmatique. L’équation que je vais vous soumettre vise à déterminer la quantité d’alcool obtenue par dollar (ou euro) à l’achat d’une bouteille.

indice de cazelais

d = pourcentage d’alcool (ou degré), q = capacité de la bouteille et c = coût de la bouteille.

Voyez les trois exemples ici-bas. La bibine, en c) offre un meilleur rendement.

a) Un vin

exemple 1

b) Un spiritueux

exemple 2

c) Une bibine

exemple 3

Bien sûr, l’indice de Cazelais ne tient aucunement compte du goût. Et voilà cernée en peu de mots la personnalité de cet ami pourtant boulimiquement épris des plaisirs de la vie: perdre la tête à peu de frais souvent au détriment de ses papilles, comme s’il n’en avait pas. Toute dépravation éthylique, petite ou grande, n’a-t-elle pas pour but, de toute façon, de tromper les sens?

Mais allez-y de l’alcool que vous préférez. Personnellement, je bois un vin que je fabrique avec amour; il est sans caractère mais se boit sans fin, ou presque. Juste une note: si votre entreprise échoue et que vous restituez, malgré mes recommandations, le contenu de votre estomac, il faut savoir qu’il y a des mixtures moins désagréables à ramasser que d’autres. Du régurgit de White Russian* constitue clairement ce que j’ai épongé de plus dégueulasse. Enfin, pensez-y.

Deuxièmement, atteindre l’état souhaité
En fait, avant la nausée et la régurgitation, il y a autre chose à éviter, l’apathie. Car l’alcool fait cela aussi, consommée en bonne quantité, il donne l’impression que plus rien ne compte et que donc, rien ne vaut la peine d’être fait. Il rend les muscles et le cerveau lourds et paresseux. Cet état est suivi de l’état d’ivresse où rien n’est plus possible tant on a même de la difficulté à tenir assis. Voici un résumé des étapes de l’homme (ou la femme) qui boit sans modération.

étapes

Le grand téléphone blanc, pour ceux que ça intrigue, est simplement la cuvette à laquelle on fait malgré soi la conversation lorsque les choses tournent mal.

Commencez tranquillement vos libations. Le corps prend un certain temps à assimiler l’alcool (attention aux estomacs vides!). Personnellement, je reconnais l’approche de l’état euphorique en me remémorant de mauvais souvenirs (des ex-conjointes volages ou un collègue de travail désagréable). S’ils me laissent indifférent, je suis près du but. J’appelle cet état la pompétude. Les soucis sont moins pesants. D’ordinaire, ce qui rebute à amorcer le travail ou à le reprendre, n’est plus. On met volontiers la main à la pâte (ou l’épaule à la roue, c’est comme on veut).

Je sais que je suis rendu à l’état d’euphorie lorsque ces ex volages, pourtant d’immondes salopes, ne paraissent plus être à mes yeux que de sympathiques et raisonnables personnes, et ce collègue de travail, un individu, ma foi, tout ce qu’il y a de plus correct. Si je me mets à les plaindre ou à regretter mes pensées dures à leur endroit, je sais que j’ai trop bu. Je me trouve alors à la porte de l’état suivant, l’ivresse.

Un bon rythme, voilà le secret d’une consommation efficace. Le problème, c’est qu’une fois euphorique, on a moins à cœur de doser et, avouons-le, on le peut un peu moins. Je recommande donc de tenter de demeurer au tout début de l’état idéal, l’euphorie. Il faut que ces ex soient sympathiques, mais pas trop, quand même.

Ce n’est que de nouveau sobre que vous serez à même d’évaluer si l’opération a été un succès. Si vous vous réveillez nu et attaché sur un capot de voiture, il vous faudra probablement revoir votre méthode. Si vous avez bel et bien créé, vous serez à même de constater, par vous-même, en comparant le fruit de votre débauche à votre production régulière, l’effet de l’alcool sur votre travail. À vous de juger si vous devez répéter l’expérience.

sans-titre

* White Russian: cocktail à base de vodka, de liqueur de café et de crème.

N.B.: Je n’encourage pas la consommation d’alcool exagérée. Je suis conscient que celle-ci peut mener à des problèmes de santé. Voilà, c’est dit.

*

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4 commentaires to “Courrier du lecteur”

  1. Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

    Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

    Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

    Baudelaire

    J’apprécie beaucoup votre article, humour, lucidité, et mise au point sur certains clichés tels que la création sous substance. La création est la substance. Merci.

  2. Voilà un article bon à boire qui pourrait enivrer sans toutefois saouler. Je me demande (je cherche, en fait), en tant que novice en méditation et ayant éprouvée quelques visions très improbables en état de sobriété (non méditatif, j’entends), je me demande si en actionnant les ondes alphas, bêta et tutti quanti, on ne pourrait pas pousser plus loin les portes de la perception et s’en servir pour créer…
    Vous avez bien de la chance de faire (avec amour) et boire votre propre vin.

    • Bien d’accord avec vous. L’artiste a sûrement davantage à gagner en cherchant à être plus lucide qu’en tentant de faire taire ses angoisses. N’est-ce pas d’ailleurs ces dernières qui lui servent de carburant?

      Pour ce qui est de faire son propre vin, l’entreprise n’est pas sans risques! Ce qui rajoute une dimension à l’expérience de boire pour créer.

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