Courrier du lecteur


CONTRE LE
BON SENS

 
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Cette semaine, je réponds à une question de Maxime Lemire.

«Qu’utilisez-vous comme matériel? Je pense m’équiper et je souhaite me procurer ce qu’il y a de mieux.»

[4 photos – 1070 mots]

Tout d’abord, Maxime, merci de venir vers moi en pensant que j’utilise «ce qu’il y a de mieux». J’ose en déduire que vous n’avez pas une basse opinion de ce que je fais. Il faudra que je vous présente un ami à moi, Simon (voir mon article De la nature de la merde). Un charmant garçon. Vous aurez sûrement beaucoup à vous dire.

Ce que je vais vous dire, je l’ai laissé entrevoir déjà dans Nos outils parlent. Je profite ici de l’occasion que vous m’offrez, Maxime, pour exposer mon point de vue plus en détails.

Vous serez peut-être surpris et déçu d’apprendre, cher Maxime, que je n’utilise absolument rien qui soit à la fine pointe. Que ce soit mon appareil photo ou mon logiciel de retouches, mes outils sont simples, même désuets. Mais pensez-y, c’est une très bonne nouvelle. Elle devrait vous réjouir, car cela signifie qu’en création, on peut se contenter de peu.

J’ai toujours fait la promotion de cette idée. J’aimerais aujourd’hui surenchérir : on peut tout faire avec un minimum. Et même encore : on peut mieux faire avec un minimum. Ces idées ne sont pas nouvelles. On les aura tous déjà entendues plusieurs fois sous une forme ou une autre. Mais, tout comme celles du genre «c’est en dedans qu’on est beau» ou «l’argent ne fait pas le bonheur», on a beau se les dire et se les redire, y croit-on vraiment? S’il s’agit de vérités, de toute évidence, la clef n’est pas à portée de main.

Pour en profiter, en tirer quelque chose, il faut d’abord y croire, c’est clair. Mais, plutôt que d’apprendre et d’assimiler ce genre de principes simples et utiles que tout le monde rabâche sur un ton moraliste qui agace, on a plutôt appris à être incrédule et à se méfier… et à s’en remettre d’abord et avant tout à notre bon sens. D’ordinaire, il nous sert bien. Mais qu’est-ce qu’il fonctionne avec des équations simplistes! Il nous fait faire d’emblée des associations comme apparence et beauté, argent et bonheur ainsi que choix et liberté.

Pour découvrir le sens d’un précepte comme «on peut mieux faire avec un minimum», il faut lui donner une chance. C’est seulement ainsi qu’on peut entrevoir cette autre logique, celle dont il dépend, cette logique qui repose en fait sur le véritable rôle de la contrainte en création. Ce que je vais dire ici peut en choquer plusieurs. Je vous conseille donc avant de poursuivre de coucher les enfants et de sortir le chat. La contrainte n’est pas ennemie de l’artiste. Au contraire. Premièrement, elle est inévitable. Deuxièmement, elle est même souhaitable. Ne vous attendez pas à une démonstration immédiate. J’y travaille toujours.

Aux yeux de celui qui est convaincu de cela, les outils sophistiqués non seulement perdent leur charme, mais semblent même repoussants. Vous êtes maintenant en mesure de me comprendre si je vous dis que ce sont surtout les contraintes du médium qui m’ont fait opter pour la photo numérique. Lorsque je peignais, j’avais l’impression d’être à la croisée de mille chemins et ne savais sur lequel m’engager. Avec la photo, ces chemins sont moins nombreux mais débouchent tout de même sur des univers infiniment grands. Et je les garde volontairement peu nombreux en choisissant des outils rudimentaires.

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La sophistication poussée à l’extrême.

Ma pensée peut donc se résumer ainsi : j’accorde un rôle secondaire aux outils (un rôle… accessoire!). On peut se demander : «Pourquoi est-il nécessaire de le spécifier? Cela ne va-t-il pas de soi?». Les mêmes questions se posent d’ailleurs à propos de la dextérité. Pourquoi est-elle très souvent vue comme un objectif (quelque chose à atteindre et à montrer) et non comme un simple moyen de parvenir à un but? Est-ce encore dû à quelque association trompeuse issue de notre bon sens? Ou est-ce dû à une conception de l’art axée sur le Beau et le méritoire? Peut-être un peu de tout ça.

Caveman using stones to type on a computer

Ceci dit, pour qui cela pourrait intéresser, j’utilise un appareil portatif bas de gamme, un Canon, dont j’ignore à peu près tout, sinon qu’en appuyant sur un certain bouton, la chose enregistre en image ce qu’il y a devant. Je sais maintenant qu’il s’agit d’un Canon parce qu’on m’a posé la question lors d’un de mes vernissages. La très grande surprise de mes invités face à mon désinvolte «je ne sais pas» m’a incité, une fois rentré à la maison, à vérifier la marque de mon appareil. Mais, franchement, la réponse que j’ai opposée à leur soif de savoir très technique a sûrement été ma réplique la plus brillante de la soirée. Pour s’en convaincre, il fallait voir certains se promener dans la galerie en répétant «il ne sais pas» l’air hébété.

Comme toute lumière, j’utilise celle présente dans la pièce. L’ampoule du plafonnier ou un rayon de soleil s’il y a une fenêtre. Aucun spot, réflecteur ou autre accessoire du genre. Les photos provenant d’un environnement contrôlé ont tendance à ne pas vouloir parler. En tout cas pas à moi.

Pour ce qui est de mon logiciel de traitement d’images, il s’agit d’une vieille version de Paint Shop Pro. Eh non, pas Photoshop. Comme je l’ai déjà mentionné dans un autre article, les outils de base et les calques me suffisent. C’est pourtant là, sur l’écran d’ordinateur, que tout se passe. Je me vois parfois comme un enfant qui s’amuse davantage avec la boîte de carton qui contenait le jouet qu’on vient de lui offrir.

Tout ça pour finalement vous dire, cher Maxime, de ne pas attendre plus longtemps avant de vous mettre au travail, puisque c’est, en vérité, tout ce qui compte. Saisissez ce que vous avez déjà d’appareil photo et de logiciel de retouche et foncez. On n’est pas artiste pour les outils qu’on utilise, on l’est pour ce qu’on sait faire des contraintes qui nous sont imposées, ou que l’on s’impose. Je vous laisse avec une blague trouvée sur le net que j’espère vous apprécierez.

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Traduction libre: Un photographe se présente dans une soirée. L’hôte le reçoit avec ces mots: « J’adore vos photos. Vous devez avoir tout un appareil! » À la fin de la soirée, après le repas, le photographe complimente son hôte: « C’était un repas exquis. Vous devez avoir toute une cuisinière. »

*

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One Comment to “Courrier du lecteur”

  1. Je ne vois pas comment on peut faire mieux avec moins.

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