Art contemporain


Mais que
cherchent
les artistes
contemporains?

Extraits d’un entretien avec la sociologue Nathalie Heinich, par Eric Aeschimann.

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L’art contemporain transgresse la notion même d’œuvre d’art telle qu’elle est communément admise.

[1 photo – 632 mots]

Par exemple, l’œuvre ne sera plus faite de la main de l’artiste mais usinée par des tiers. L’acte artistique ne réside plus dans la fabrication de l’objet mais dans sa conception, dans les discours qui l’accompagnent, les réactions qu’il suscite. L’œuvre peut être éphémère, évolutive, biodégradable, blasphématoire, indécente.

L’art contemporain est une invention permanente des manières d’expérimenter les limites ontologiques (la notion d’œuvre) et morales (la façon d’être de l’artiste). D’où la violence des réactions qu’il suscite.

Depuis une quinzaine d’années s’est formée une bulle artistico-financière qui a porté certaines œuvres à des prix extravagants, ce qui résonne avec l’esprit de ces œuvres – le kitsch, le cynisme, le spectaculaire. Mais l’art contemporain, qui existe depuis une soixantaine d’années, ne se réduit pas à cette variante assez récente et à vrai dire assez extrême: d’autres courants, plus intellectualisés ou plus émotionnels ou sensoriels, sont davantage appréciés par la plupart des critiques.

En art moderne, la reconnaissance d’un artiste nouveau se faisait d’abord par les galeries et les collectionneurs; ensuite venaient les musées et enfin le public. En art contemporain, le personnage central est, avec le critique, le commissaire d’exposition, un métier relativement nouveau. Le commissaire opère pour un organisme public – musée, biennale, centre d’art -, et ses choix vont permettre à la cote d’un artiste de décoller. Toutefois, cette prépondérance du public sur le privé tend à se renverser avec la «bulle» des quinze dernières années, où le marché a repris un rôle majeur, du moins pour la consécration des artistes déjà repérés.

L’art contemporain actuel est, comme le monde marchand, mondialisé: il n’y a plus guère d’écoles nationales, et les propositions artistiques circulent autour de la planète comme les ordres de Bourse. Le rapport au temps est lui aussi en consonance avec la culture actuelle: les intermédiaires cherchent à promouvoir des artistes toujours plus jeunes, et l’on voit des artistes qui ont eu très tôt leur heure de gloire retomber brutalement dans l’anonymat. Le passé s’oublie de plus en plus vite, les artistes arrivent avec une culture de plus en plus axée sur le temps présent, et certains critiques aussi. Il n’existe plus guère non plus de groupes d’artistes, comme dans l’art moderne et dans la première génération de l’art contemporain – autre tendance en phase avec un individualisme généralisé.

L’artiste moderne déconstruisait les règles académiques de la figuration au nom d’un impératif romantique: l’expression de l’intériorité. Cette quête exigeait que l’artiste lui sacrifie une réussite trop facile, la vocation devant l’emporter sur la consécration à court terme. L’art contemporain transgresse aussi cet impératif: l’intériorité devient un stéréotype dont on se joue, en affectant au besoin des postures de dandy ou de cynique.

L’artiste d’hier était maudit, incompris, forcément malheureux: tel était le prix à payer pour incarner une nouvelle forme d’élite. Celui du troisième millénaire peut réaliser les idées les plus farfelues sans que les institutions ne posent de limites – au contraire, elles encouragent ce que certains nomment des «questionnements», d’autres des «provocations». Comme si l’artiste était implicitement chargé par le public d’incarner un fantasme de toute-puissance.

Certaines propositions en art contemporain me paraissent magnifiques, d’autres sans aucun intérêt. Du reste, c’est l’une des grandes caractéristiques de l’art contemporain que de pousser à avoir une opinion, d’être un excitant à opinion. Et, en cela, il appartient bien à notre époque.

NATHALIE HEINICH, sociologue, directrice de recherche au CNRS, vient de publier Le Paradigme de l’art contemporain (Gallimard), qui est le point d’aboutissement du travail qu’elle mène depuis une trentaine d’années sur le sujet. Elle a également publié Pourquoi Bourdieu (Gallimard, 2007), où elle analyse sa rupture avec le sociologue.

L’article original

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One Comment to “Art contemporain”

  1. Une synthèse très claire que beaucoup devraient lire

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