Encore la subversion


SECONDE LETTRE SUR LA SUBVERSIVITÉ DE L’ŒUVRE D’ART

quelques hypothèses

loupe1[1]

Plus riche aujourd’hui de quelques réflexions et de quelques découvertes (voir De la nécessité de choquer), il me faut pourtant, pour que mon enquête progresse, vérifier certaines hypothèses.

[5 photos – 680 mots]


 
 

La première hypothèse tient en ceci: il existerait, depuis Duchamp, non pas un courant artistique (l’art contemporain), ni une infinité ou aucun comme il a déjà été suggéré par d’autres, mais bien deux courants artistiques, soient l’art contemporain et l’art actuel, avec des objectifs semblables mais jouant chacun un rôle différent au sein de la société.

Ces rôles se définiraient justement par la nature de la subversion utilisée par chacun. Eh oui, tout revient toujours à ça, la subversion. Il semble que le rapport entre l’art et la société évoluée passât toujours par cette capacité de l’œuvre de remettre en question.

Une seconde hypothèse qui va de paire avec la première consiste en ceci: une scission – plus qu’une libération – eut lieu avec Duchamp. L’art avant Duchamp questionnait à la fois l’art et les mœurs. Depuis Duchamp, on questionnerait séparément ces deux choses.

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Prenons le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Cette œuvre fit scandale. Elle remettait en question les mœurs de l’époque et les codes artistiques tels qu’ils existaient alors (voir cette explication de idixa). La liberté que réclamaient les modernes, puis Duchamp, ne mena pas à l’abolition ni des règles en art, ni des règles régissant la vie de tous les jours (bien évidemment). Elle opéra une scission. On allait s’occuper des codes artistiques d’un côté (art contemporain) et du reste de l’autre (art actuel).

Kosuth-XL

L’art contemporain ne se préoccuperait donc que de questionner l’art. Il ne se servirait de la population qu’à cette fin, s’en éloignant pour plusieurs raisons et grâce à plusieurs mécanismes. Il se nourrit du scandale, et donc du rejet. Il n’aurait pour objectif que la démonstration que l’art n’existe que pour permettre à certains de se distinguer (idée développée dans De la nécessité de choquer).

D’ailleurs à ce sujet, j’ai déjà formulé l’hypothèse que l’œuvre est maintenant la transaction elle-même; d’un même souffle, j’ai suggéré qu’il s’agit de la fin de la démonstration amorcée par Duchamp.

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Autre aparté, Damien Hirst applique, il me semble, des idées suggérées dans mon article Le Dernier des renoncements, à savoir qu’il copie ses contemporains, sans scrupule, sans s’en cacher (The Art Damine Hirst Stole). Il copie parce qu’il est artiste, parce qu’il est Damien Hirst. Ceci constitue, à mon sens, le dernier des actes subversifs à l’intérieur du champ artistique et, comme je me plais à le répéter, marque la possible fin de l’art contemporain.

L’art actuel, par contre, sans rejeter le travail de l’art contemporain, s’en nourrissant même lorsque c’est possible, se préoccuperait davantage de questionner les mœurs, les valeurs.

S’il semble pourtant lui aussi bousculer le champ artistique, il ne le fait qu’en apparence, posant des questions qui ont déjà été posées par l’art contemporain. Elles ne sont de nature à choquer que ceux qui se tiennent loin de l’art contemporain et qui n’ont pas suivi son évolution. Elles provoquent perpétuellement les mêmes scandales puisque l’évolution de la perception de l’art chez la majorité de la population s’est arrêtée avec les modernes.

Donc l’un agirait sur un plan collectif, considérerait les individus les uns par rapport aux autres, le rôle de l’art dans la société, la place et la valeur de l’individu dans la société, l’autre agirait davantage sur un plan individuel, considérerait autrement le rapport individu/collectivité, questionnerait ce que la société apporte à l’individu.

enchères christie

Il me plaît de croire que l’art actuel puisse perdurer, de par sa nature. Mais rien ne me permet de prédire hors de tout doute la fin de l’art contemporain. Tant qu’il permettra à certains de se valoriser, tant que ses mécanismes seront opérant, il remplira sa fonction, loin des préoccupations communes.

Voilà où j’en suis dans ma réflexion. Qu’en penses-tu? Je t’imagines déjà échapper quelques «oui, mais». Ne te gêne pas. Une chose est certaine à propos de l’art, c’est qu’il est là pour qu’on en parle.

Affectueusement,

Benoît

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8 commentaires to “Encore la subversion”

  1. Je trouve ton article et ton analyse très intéressants. Ils proposent un espace de réflexion sur la définition de l’art en général, de sa place et de son devenir.
    J’ai toujours eu l’impression que l’art contemporain ou actuel alimente les discussion « hors d’oeuvre » ; )
    Je veux dire par là que l’ oeuvre sert de prétexte à la conceptualisation d’une démarche artistique. Ce qui est intéressant, ce n’est plus l’oeuvre elle-même, mais ce qu’elle produit autour de sa création, de son existence propre.
    Si l’on prend comme exemple la pièce de théâtre « art » de Yasmina Reza, la polémique de Charles Vanel, et Arditi autour du tableau blanc dont Lucchini a fait l’acquisition révèle quelque chose de cet ordre là.
    Quelle est la valeur de l’art ? Où se trouve t il ? Peut-il être légitimé par une présence hors champs ? Ce qui devient de l’art est impalpable. Ce n’est plus la technique employée par le peintre sur sa toile mais son habileté à expliquer ou exprimer quelque chose de virtuel qui devient art. La projection d’une pensée, d’une abstraction non visuelle.
    Quand y a t-il réelle imposture ?

    • Bonjour Gaïa,

      Merci pour ton commentaire. On entend souvent le mot imposture lorsqu’il est question d’art contemporain.

      Il y a imposture lorsque les attentes sont volontairement déçues. Il y a sûrement de ça dans l’art contemporain, une hypocrisie, un détournement des objectifs. Mais ce faisant, l’art contemporain accomplit la tâche qu’il s’est fixée dès sa naissance: pervertir et faire la lumière sur le rôle que joue l’art (et non sur celui qu’il doit jouer). L’imposture serait, à mon sens, le moyen que l’art contemporain s’est donné pour atteindre ces objectifs.

  2. Bonjour, Benoit, ça m’ intéresse énormément, J’ai écris mes inquiétudes , mais en espagnol, je te passe le link, peut être avec l’aide du bon Google, qui traduit toujours comme une vache désespérée, tu pourras le lire. http://codelamarga.blogspot.fr/2012/02/el-concepto-lo-macabro-lo-bello-y-el.html

  3. Bel article! J’aime bien cette idée de scission.

  4. M’est-t-il possible d’établir un lien entre le comportement des artistes en art contemporain et celui de Dieudo qui nourrit le scandale et se sert donc de la masse pour en attirer d’autres? Je dis ça comme ça, puisque c’est un sujet d’actualité.

    • Oui, vous pouvez établir un lien. Je crois que déjà il n’y a plus de différence à faire entre n’importe quel produit de consommation et l’art contemporain. C’est mon avis.

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