Benoit David


DU PORTRAIT

10 questions pour une thèse de maîtrise, par Rim Ouarda, chercheuse à l’Institut supérieur des arts et métiers de Sfax.

 

Rim Ouarda: Les cinq sens nous font réagir avec notre environnement. Peut-on considérer l’appareil photo comme un 6e sens? Est-ce qu’il vous apporte quelque chose de plus au niveau de votre relation avec l’environnement?

Benoit David: Dans mon cas, il ne peut pas s’agir d’un 6e sens. Je traite la photo comme une matière première, un point de départ. Ce qui m’intéresse dans la photo, c’est son instantanéité et la grande quantité d’images très différentes qu’elle peut m’offrir.

Pouvez-vous me parler du langage de l’appareil photo?

Je ne me considère pas photographe, je n’utilise pas ce langage. Je suis un créateur d’images. Ma démarche se rapproche davantage de celle du peintre ou du dessinateur. J’ai choisi la photo numérique pour les possibilités qu’elle m’offre après le cliché. Ou en fait, pour les contraintes qu’elle m’impose. Ces contraintes encadrent mon langage mais ne le modifient en rien.

Quelles sont les techniques que vous utilisez dans vos photographies?

Je commençais mes toiles et dessins en improvisant. Je fais de même avec les photos. Elles sont ce premier jet irréfléchi qu’on utilise pour débuter sa recherche. Tout se passe sur mon ordinateur. Je travaille avec une vieille version de Paint Shop Pro. Le côté technique dans la création de mes images représente bien l’idée qu’on peut faire beaucoup avec peu.

Quel est le plaisir que vous donnent les photos? Et comment pouvez vous reconstruire le monde à travers elles?

Depuis longtemps, je considère mes œuvres comme une légère transformation du monde qui m’entoure. Une tentative de le faire comme je le souhaite. Aussi, mes images peuvent-elles m’apporter satisfaction de plusieurs façons. J’ai l’impression, quand je travaille sur l’une d’elles, que je cherche quelque chose de précis sans savoir quoi. Quand j’y parviens, mon plaisir est immense. J’ai alors l’impression d’avoir accompli ma tâche, d’avoir fait en sorte que le monde me ressemble un peu plus.

Existe-t-il une relation entre Benoit David l’homme et Benoit David l’artiste? Quelle est la nature de cette relation?

Je ne crois pas qu’il y ait de distinction à faire. Il existe bien des définitions de l’art. Certaines semblent tout inclure et d’autres, tout exclure. La mienne fait de chaque être humain un artiste potentiel. Chacun peut, chacun devrait. Il est vrai qu’on m’a déjà fait remarquer qu’il y avait une grande différence entre mes images et ma personnalité. Du moins en apparence. Mes images sont souvent percutantes et parfois même choquantes. Je suis plutôt réservé et doux. Mais quand on me connaît mieux, on voit qu’il n’y a pas d’écart entre moi et mes images. Ce que plusieurs considèrent comme choquant est simplement un questionnement qui ne veut accepter aucun compromis, une exploration qui ne tient pas compte des opinions des autres.

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L’art est une expression d’une vision de l’être et de l’existence. Comment vos photos traduisent-elles cette idée?

Mes images me ressemblent. Elles parlent de ce qui me préoccupe. C’est surtout vrai du message implicite. Mais il y a quelque chose en elles qui me semble être la représentation de l’acte créateur même. Mes hommes qui crient en sont un bon exemple. Je vois l’œuvre d’art un peu comme le cri de l’homme qui tombe d’un immeuble et qui ne trouve rien de mieux à faire que de crier. Je crois que de tout temps l’homme a fait des œuvres d’art quand il n’y avait pas d’autres solutions à ses peurs, angoisses, désirs.

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Quelle sorte de photo vous satisfait, celle qui reflète le sentiment de la peur, la joie, l’espoir, le désespoir… ou bien c’est celle qui vous débarrasse de toute sensation?

Me débarrasser de sensations ne m’est pas arrivé. Quand l’angoisse (par exemple) me fait faire une certaine image, si celle-ci arrive à m’apaiser, ça ne dure pas. L’œuvre d’art est un travail de l’esprit. On ne peut en tirer de miracle, que les fruits du travail de l’esprit. Il est certainement possible de faire ainsi beaucoup (comme le font les psychologues et psychanalystes), mais je ne crois pas que mes images aient des pouvoirs de guérison. Ce qui m’angoissait hier, m’angoisse encore aujourd’hui. L’homme qui tombe, tombe encore malgré son cri. Pour ce qui est de la satisfaction, plusieurs images me satisfont malgré le temps qui passe. J’arrive rarement à étiqueter mes images avec des sentiments. J’utilise des thèmes vagues. Je crois que les sentiments sont souvent multiples et changeants. Les mêmes images peuvent faire rire certains et choquer d’autres.

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Vous avez des expériences photographiques variées sur le portrait (l’autoportrait). Que pouvez-vous m’en dire?

Le portrait m’intéresse mais pas dans sa forme traditionnelle. Je fais le portrait du corps. Que ce soit le mien ou celui de quelqu’un d’autre, c’est avant tout, à mes yeux, un corps. Il en va de même quand je ne travaille que le visage. Les modèles sont d’abord, pour moi, des masses anonymes à travailler et à faire miennes. C’est pour cette raison que je vous écrivais plus tôt que, soit toutes mes images sont des autoportraits, soit qu’aucune ne l’est. Mais, avec le recul du temps, je me rends bien compte que chaque image renvoie des particularités du modèle et en ce sens, en fait le portrait. Il s’agit donc de portraits-autoportraits.

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La présence de l’observateur vous préoccupe avant ou après le travail?

J’ai travaillé très longtemps seul, sans rien montrer. Je me suis développé un sens critique et une méthode de travail. Depuis environ deux ans, je reçois beaucoup de commentaires. Ceux-ci m’encouragent à faire d’autres images et à les montrer aussi. Je ferais un très mauvais commerçant, car je ne reprends pas les idées qui ont été encensées. Je continue mon exploration en ignorant ce que provoquent mes créations. Paradoxalement, je crois que cette façon de faire plait à ceux qui suivent ma production. Ils apprécient être surpris par mes découvertes.

Toutes vos photos reflètent une nouvelle vision de vous-même. Que signifie la création pour vous?

La création est, selon moi, une recherche de solution à ce qui n’en a pas. Nous sommes complexes. Nous avons simultanément plusieurs sentiments qui agissent à des niveaux différents. La recherche de l’œuvre que l’on veut résulte en une transformation du monde. Il devient chaque fois davantage nôtre.

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