L’Écart radical


L’ÉCART RADICAL
UN ÉLÉPHANT SE BALANÇAIT

Œuvre de Daniel Firman
Palais de Fontainebleau

Je me suis récemment remémoré le commentaire d’un artiste que j’ai eu la chance d’avoir pour enseignant. Un collègue de classe lui avait soumis une œuvre représentant, de façon originale, le drapeau de nos voisins du sud. Après l’avoir rapidement considérée, il dit:

– C’est bien, mais je l’aimerais davantage si j’étais américain.

Ceci avait déclenché chez moi une réflexion sur la valeur d’une œuvre. Cette valeur pouvait-elle revêtir un caractère relatif en raison de nos goûts, de nos préférences ou même de notre état d’esprit? Pouvait-elle aussi être dépendante, dans une certaine mesure, de la mode ou de n’importe quelle conjecture sociale?

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Je devinais quelque chose comme un principe, ou une notion vague, qui pouvait avoir pour effet qu’un chef-d’œuvre ne sorte jamais de l’atelier, ou passe inaperçu, ou se retrouve dans un grenier. Le phénomène ne s’est-il pas produit avec maintes œuvres au cours de l’histoire, œuvres ignorées à leur époque pour n’être découvertes que lorsque le «goût» le motivait?

Je crois aujourd’hui que le rôle de l’artiste ne se limite pas à fabriquer une œuvre de qualité. Il ne se limite pas non plus à pousser le plus loin possible cette sorte d’introspection qui se produit lorsqu’il se demande «Qu’est-ce que je veux?». L’artiste, ce grand malade, s’il aspire à trouver un sens social à ce qu’il fait, doit saisir et considérer cette entité impalpable propre à son époque, propre au moment, entité à laquelle j’oserai donner le nom volontairement flou de «contexte». Il doit créer l’œuvre en tenant compte de cette dimension certes complexe.

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Si depuis Duchamp maints artistes semblent obsédés par une volonté de bousculer ce contexte, il faut admettre que le phénomène lui est antérieur. N’est-ce pas ce que frappaient comme un poing au visage Déjeuner sur l’herbe, Les Demoiselles d’Avignon et Impression soleil levant, pour ne nommer que ces œuvres-là?

La différence entre ces œuvres subversives et celles qui se font actuellement est que les premières amorçaient une dé-définition des arts qui semble s’être achevée quelque part au siècle dernier. Mais les artistes continuent pourtant cette bousculade. Pourquoi?

On m’a déjà soumis comme définition de l’œuvre d’art contemporaine la simple phrase «c’est ce qui pose problème». Cet énoncé, qui brille par sa concision et qui suggère que l’œuvre est intrinsèquement à l’origine d’une discontinuité dans le contexte où elle est présentée, parlerait-il de l’essentiel?

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Le très égocentré «Qu’est-ce que je veux?», s’il n’est pas à reléguer au second plan, doit, aujourd’hui, nécessairement avoir une dimension contextuelle, d’une part, et se détacher du contexte, voire le remettre en question, d’autre part. L’art n’est pas lisse. L’art ne se fond pas dans le paysage.

Crier que les œuvres contemporaines récemment présentées au château de Versailles et au palais de Fontainebleau étaient hors contexte revient à dire qu’elles parlaient plus qu’on ne pouvait les entendre. Ce qui constitue une belle illustration de ce paradoxe de l’art contemporain: par refus de celui-ci, ou du moins de sa dimension la plus importante, on renforce son sens et sa raison d’être.

Je ne vois pas comme un mal cette subversivité devenue courante, voire normale. Se surprend-t-on que marchent main dans la main exploration et remise en question? Et ce n’est pas parce qu’une expérience ne porte pas fruit qu’il faut condamner toute expérience.

Il y aura toujours des limites, et des artistes pour tenter de les repousser. Que danse cet éléphant sur sa trompe, et que se soulève l’ire de tous. S’il y a encore place à être scandalisé, il y a encore un sens aux œuvres provocatrices.

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